Ibn Shaïbân ibn Farrûkh demanda à ‘Abd Allah ibn el Mubârak à la fin de sa vie : « Que dis-tu de celui qui commet l’adultère et qui boit de l’alcool, etc. ? Est-il musulman ?
- Je ne le sors pas de la foi.
- Serais-tu devenu murjite à ton âge ?
- Abû ‘Abd Allah ! Les murjite ne m’acceptent pas ; moi, je dis que la foi monte contrairement à eux. » [Voir : musnad ishâq (3/670).]
Voir notamment : tabdîd kawâshif el ‘anîd fî takfîrihi li dawla e-tawhîd d’Abd el ‘Azîz e-Raîs, qui fut préfacé entre autre, par Sheïkh el Fawzân.
• Verset II : [Ne vois-tu pas ceux qui prétendent croire à la Loi qui te fut révélée et qui fut révélée avant toi, ils veulent soulever leurs litiges au tâghût, alors qu’il leur est demandé de le renier. Satan veut uniquement les faire sombrer dans un lointain égarement].[1]
Argument : ils sont devenus hypocrites, car ils voulaient soumettre leurs litiges aux taghût. Ibn el Jawzî explique que le terme za’ama (vouloir) est employé dans la majeure partie des cas pour les volontés que l’on concrétise.[2]
En réponse : ce Verset ne constitue pas forcément un argument pour kaffar sur le simple fait de ne pas appliquer les Lois d’Allah. Et cela pour deux raisons :
La première : le Verset peut vouloir dire deux choses :
1- Soit, ils sont effectivement devenus hypocrites pour avoir soumis leurs litiges aux taghût.
2- Soit, le Verset veut signaler l’une des caractéristiques des hypocrites, ces soi-disant croyants. Or, ressembler aux hypocrites dans l’une de leurs caractéristiques n’est pas automatiquement synonyme de mécréance.[3] Ainsi, ne pas appliquer les Lois d’Allah est certes caractéristique aux hypocrites, mais cela ne fait pas sortir de l’Islam en soi. Seul un autre indice pour confirmer l’état d’apostasie. Par exemple, le mensonge est propre aux hypocrites, mais il ne fait pas pour autant sortir de la religion.
Ainsi, il n’est pas pertinent de condamner quelqu’un, qui en principe est musulman, sur une simple hypothèse.
La deuxième : dans le Verset en question, ils veulent certes soumettre leurs litiges aux taghût, mais il ne s’agit pas de n’importe quelle volonté. Cette volonté en question s’oppose à l’obligation fondamentale de renier le taghût qui relève de la croyance même. Il va sans dire que ne pas fournir cette croyance relève du kufr akbar (grande mécréance), comme le formule le Verset : [celui qui renie le tâghût et qui croit en Allah se sera alors accroché à un lien solide].[4]
Ibn Jarîr affirme à ce sujet : « Ils veulent soulever leurs affaires au tâghût dans les litiges qui les opposent. Le tâghût est celui qu’ils encensent, de la parole duquel ils s’inspirent, et à la loi duquel ils se réfèrent en mettant de côté celle d’Allah. Le fait est qu’il leur fut demandé de le renier… Allah leur a ordonné de démentir les décisions du tâghût auxquelles ils soumettent leurs affaires. Cependant, ils délaissèrent l’ordre d’Allah et se soumirent à celui de Satan. »[5]
• Verset III : [Les démons insufflent à leurs alliés de polémiquer avec vous. Si vous leur obéissez, vous deviendrez alors des païens].[6]
Argument : obéir aux lois forgées par les hommes est une forme d’association.
En réponse :
1- Le Verset ne fait pas de distinction entre les formes d’obéissance. Cela ne concerne pas seulement les lois positives, et personne ne prétend que toute désobéissance à Allah est un acte d’association en soi.
2- Le Verset englobe tous les codes (qawânîn) qui s’opposent à la Législation divine, comme le confirme un autre Verset : [ont-ils des associés pour leur légiférer dans la religion ce qu’Allah ne leur a pas autorisé ?].[7] Or, nous avons vu précédemment que les innovateurs sont concernés par cette menace, et qu’il s’agit en fait du tabdîl. Sinon, il faudrait sortir de la religion tous les innovateurs !
3- ‘Abd e-Latîf ibn ‘Abd e-Rahmân souligne qu’il s’agit d’obéir à Satan en autorisant ce qu’Allah a interdit ou en interdisant ce qu’Il a autorisé.[8] Nous allons voir plus loin que ce discours rejoint celui d’ibn Taïmiya, et qu’il tourne autour de la croyance et de l’istihlâl. Nous avons déjà parlé de l’istihlâl, mais nous ajoutons ici qu’il est lié avec le cœur et la croyance. Ibn Taïmiya en donne la définition suivante : « l’istihlâl, c’est de croire que [cette chose] est autorisée. »[9] Dans la même page, il explique qu’à l’unanimité des savants, celui qui commet un péché tout en l’autorisant moralement devient mécréant.[10]
Ibn el ‘Uthaïmîn donne plus de détail : « l’istihlâl : c’est croire qu’une chose interdite par Allah soit autorisée… quant à l’istihlâl des actes, il faut regarder : par exemple, quelqu’un qui pratique l’usure et qui récidive, il n’est pas considéré mécréant s’il n’est pas convaincu que son acte est licite, étant donné qu’il ne l’a pas autorisé moralement. »[11]
Ainsi, comme nous l’avons vu précédemment, je cite : « À partir du moment où quelqu’un autorise une loi qui est licite à l’unanimité des savants, ou bien une autre qui est illicite à l’unanimité des savants, ou encore qui remplace une loi (tabdîl e-shar’) qui est frappée également d’un consensus est un mécréant apostat à l’unanimité des légistes. C’est pour ce cas que, selon l’une des opinions, le Verset fut révélé : [Ceux qui n’appliquent pas les Lois d’Allah sont eux les mécréants]. Cela, étant donné qu’il autorise moralement (istahalla) à ne pas appliquer les lois d’Allah. »[12]
Nous avons vu également que la tyrannie des sultans relève des grands péchés. Ibn ‘Abd el Barr rapporte le consensus sur la question.[13]
Mais ne précipitons pas les événements…
À suivre…
Par : Karim Zentici
[1] Les femmes ; 60
[2] Zâd el masîr (2/120).
[3] Voir : jâmi’ el bayân fî tafsîr el qur-ân (5/99).
[4] La vache ; 256
[5] Tafsîr e-Tabarî (5/96).
[6] Le bétail ; 121
[7] La concertation ; 21
[8] E-rasâil wa el masâil e-najdîya (3/42).
[9] E-sârim el maslûl (3/971). Ibn el Qaïyim a des paroles de ce genre [voir : ighâthat e-lahfân (1/372)].
[10] E-sârim el maslûl (3/971).
[11] Voir : el bâb el maftûh (3/97).
[12] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (3/267).
[13] E-tamhîd (5/74-75).
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